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11/02/2011

HORS-JEU : séance spéciale pour Jafar Panahi

 

jafar_panahi.jpgIl m’est impossible de publier un texte sur ce film sans commencer par évoquer la séance en elle-même. Aujourd’hui, nous avons assurément assisté à l’un des moments forts du festival. Peut-être le plus émouvant. J’appréhendais un peu la présentation du film, cette séquence émotion, militante, dans un cadre un peu pompeux. Rien de tout cela ne fut palpable, on sentait au contraire l’expression de sentiments sincères et pudiques à l’égard du réalisateur iranien au sort malheureux. L’expression d’une corporation unie face à la bêtise d’un régime, face au mépris de la liberté d’expression et de l’art en général. La prise de conscience peut-être que le cinéma n’est pas qu’un monde de paillettes mais bien un moyen de changer les choses, de critiquer, d’exprimer des opinions. La prise de conscience encore que faire des films c’est posséder un certain pouvoir et devoir assumer des responsabilités.

Quel meilleur endroit que la Berlinale pour projeter une œuvre comme celle-ci ? Le festival accorde une importance particulière au pluralisme et à la découverte de nouveaux talents. Le film fût d’ailleurs gratifié d’un Ours d’Argent en 2006. Quelle ville plus emblématique pour évoquer un régime bafouant la liberté des individus ? Berlin fut le théâtre d’une double dictature et est aujourd’hui la capitale d’un modèle de démocratie. Quelle meilleure date que ce 11 février, anniversaire de la révolution iranienne, pour parler de la situation dans ce pays ? Les spectateurs ne s’y sont pas trompés, la salle était pleine et quelques grands noms du cinéma tenaient à manifester leur soutien à Jafar Panahi : Wim Wenders, Bruno Ganz, Costa-Gavras, Thierry Frémaux du festival de Cannes, Jérôme Clément, vice-président d'ARTE, et le jury au grand complet (Isabella Rossellini, Aamir Khan, Guy Maddin, Nina Hoss…).

Le film en vaut assurément la peine. Un car de supporters déchainés avance en direction d’un stade. L’Iran affronte le Bahreïn en vue de la qualification à la Coupe du Monde 2006. Une jeune fille d’allure masculine, discrètement assise, se prépare à accéder au stade. Le film est ainsi lancé, tel le coup d’envoi d’un arbitre. Pour autant, Panahi ne joue pas un rôle d’arbitre, il se positionne et ne se contente pas de décrire de simples faits.

Le travail sur la temporalité est intéressant : 90 minutes pour évoquer la condition des femmes en Iran, 90 minutes où l’on rit et on s’émeut. Panahi utilise ici un format pour développer son histoire, où durée du jeu et du film se confondent, comme si un match de football n’était finalement qu’une histoire au dénouement incertain. Cette rencontre, véritable fil rouge du film, ne trouve pourtant pas sa place à l’écran. L’information est donnée par détours : les commentaires des gardiens, l’émission à la radio. Du reste, le jeu n’est pas l’aspect essentiel du film, l’histoire est connue, l’Iran va se qualifier. Le sort des jeunes filles passionnées de football est davantage captivant.

La jeune fille ne passera pas les barrières du stade, elle est arrêtée avant de rejoindre les gradins et conduite vers d’autres barrières : une sorte de cage à ciel ouvert où d’autres supportrices l’attendent. Le match est vraiment lancé, le film a véritablement débuté. Autour du stade, une relation va s’installer entre les jeunes filles et les gardiens qui les surveillent. Ces derniers sont en service forcé, ils n’ont visiblement pas envie d’être là. Ils sont pour la plupart des provinciaux, paysans, ne s’intéressent pas tellement à la politique et n’ont guère de point de vue sur la situation des femmes. Peu à peu, malgré leur responsabilité ils vont se montrer compatissants, bienveillants, à l’égard de ces jeunes filles. Ils partageront ce moment, sportivement historique, et oublieront pour un temps, les règles en vigueur.

Panahi réussit le tour de force de placer sa caméra dans un espace confiné la majeure partie du temps. Il développe son histoire dans une temporalité précise, aborde un sujet sérieux, et pourtant le spectateur respire. Il n’est pas enfermé dans un point de vue plombant. Il rit au contraire. Cet espace-temps est métaphorique d’un pays qui, petit à petit, s’enferme sur lui-même.

Il y a aussi un rapport à l’identité sexuelle : toutes ces jeunes filles se font passer pour des hommes pour assister à un match de football. Elles sont encore plus passionnées qu’eux. Pourtant, elles n’ont pas le droit d’en jouir pleinement, elles ne peuvent profiter de la fonction d’exutoire du stade. Elles sont déguisées de manière quasi-burlesque. Certaines règles absurdes provoquent la tricherie et, malgré le sérieux de la situation, déclenchent le rire. Comme cette jeune fille, qui revêt un costume de soldat et s’installe en tribune présidentielle à la place d’un officier, ou comme ce gardien qui tente d’empêcher les hommes d’entrer aux toilettes pendant qu’une prisonnière les utilise.

Qu’ils soient gardiens ou prisonnières, nos personnages sont jeunes et ceci est leur point commun principal. Ils n’ont pas choisis ce régime, et semblent vouloir s’en démarquer le plus possible. Cette jeunesse iranienne est pourtant patriotique et possède une foi sans faille en son équipe. Son désir n’est pas de fuir mais de reconstruire, on le comprend en regardant la foule en liesse « vibrant » dans les rues de Téhéran à la fin du match.

Jafar Panahi a été arrêté l’an dernier pour avoir filmé la jeunesse iranienne dans les rues entrain de manifester son mécontentement. Ce soir nous allons pouvoir parler librement de ce film, nous allons pouvoir critiquer le régime iranien, et publier un article sur un blog. Ce soir nous sommes libres à Berlin et Jafar Panahi dort en prison, et la jeunesse iranienne est toujours bâillonnée…

HV

21:31 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

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